Il y a des paysages que l’on visite et des paysages que l’on lit. Le littoral qui s’étend du Maresme au Baix Empordà appartient à la seconde catégorie : ici, entre criques bordées de pins, rivières à sec, cimetières avec vue et villages qui furent ceux des pêcheurs avant de devenir ceux des vacanciers, s’est écrite une grande partie de la littérature catalane contemporaine —ainsi que quelques-unes des pages les plus influentes de la littérature latino-américaine récente.
Ce n’est pas un hasard. La côte catalane a offert à plusieurs générations d’écrivains trois choses difficiles à trouver réunies : une lumière très particulière, un monde social en pleine transformation (du pêcheur au touriste, de l’usine de liège à l’appartement) et la juste distance par rapport à Barcelone. Assez près pour ne rien manquer ; assez loin pour pouvoir observer.
Nous te proposons quatre itinéraires pour parcourir cette carte avec un livre dans le sac à dos. Tu peux les faire sur quatre week-ends ou les enchaîner du sud au nord lors d’un itinéraire de plusieurs jours en suivant la ligne de la côte.
Josep Pla à Palafrugell : le paysage comme métier
Où : Palafrugell, Calella, Llafranc, Tamariu, le phare de Sant Sebastià et Llofriu (Baix Empordà).
S’il y a bien quelqu’un qui a transformé l’Empordà en littérature, c’est Josep Pla. Il est né à Palafrugell en 1897, dans une maison de la rue Nou qui abrite aujourd’hui la Fundació Josep Pla, et a consacré des milliers de pages à décrire avec une obsession d’artisan ce qu’il avait devant lui : la couleur exacte de la mer en milieu de matinée, le caractère d’un patron de barque, le goût d’un oignon. Le Cahier gris reste la meilleure porte d’entrée dans son univers.
En 1993, la Fundació Josep Pla a conçu ce qui est considéré comme le premier itinéraire littéraire de Catalogne, et celui-ci n’a cessé de s’enrichir depuis. Le parcours classique commence à sa maison natale et sur la plaça Nova —avec le Centre Fraternal et le Círcol Mercantil, les deux pôles sociaux du village—, puis rejoint la côte par Tamariu, le phare de Sant Sebastià (où le jeune Pla fit ses premiers essais d’écrivain), Llafranc et Calella, en passant par le Canadell et Port Bo, avant de se terminer au cimetière de Llofriu, où il est enterré.
Conseil pratique : commencer par la Fundació pour se procurer le dossier de l’itinéraire et visiter l’exposition permanente. La version complète peut se faire en une longue matinée ou s’étendre sur tout un week-end. Il existe également des itinéraires thématiques à Calella, Llofriu, autour du phare ou dans les jardins de Cap Roig.
À lire avant de partir : Le Cahier gris, Aigua de mar.

Roberto Bolaño à Blanes : la Méditerranée comme refuge
Où : Blanes (La Selva), porte d’entrée de la Costa Brava.
En 1985 un escritor chileno de treinta y pocos años llegó a Blanes con la idea de montar una tienda de bisutería. Se quedó casi dos décadas, escribió aquí el grueso de su obra —Los detectives salvajes,2666— y murió en 2003, cuando la fama empezaba a alcanzarle. Bolaño describió Blanes como « un paraíso sin estridencias », y esa mezcla de normalidad provinciana y mar abierto atraviesa toda su escritura.
En 2013, à l’occasion du dixième anniversaire de sa mort, la mairie a inauguré la Route Roberto Bolaño : 17 lieux signalés par des poteaux et accompagnés de citations de l’auteur, extraites de romans, d’articles et d’entretiens. C’est un itinéraire volontairement antihéroïque —librairies, bars, local où se trouvait autrefois la boutique, bibliothèque comarcale, promenade maritime, château de Sant Joan—, car le mythe Bolaño s’est précisément construit là, dans le quotidien.
Conseil pratique : le livret de l’itinéraire est disponible à l’office de tourisme et à la Biblioteca Comarcal, qui possède également une Sala Bolaño née d’une initiative citoyenne. Le parcours se fait à pied en deux heures environ. Blanes est bien reliée à Barcelone en train.
À lire avant de partir : Les Détectives sauvages ; pour ceux qui disposent de peu de temps, les nouvelles de Appels téléphoniques.

Salvador Espriu à Arenys de Mar : le paradis perdu s’appelle Sinera
Où : Arenys de Mar (Maresme).
Espriu n’est pas né à Arenys —il est né à Santa Coloma de Farners en 1913—, mais sa famille en était originaire et il y passa ses étés lorsqu’il était enfant puis jeune homme. De ce lien est né l’un des grands mythes de la littérature catalane : Sinera, qui n’est autre qu’« Arenys » lu à l’envers et qui fonctionne dans son œuvre comme le symbole d’un monde heureux perdu. La démarche est radicale : ne pas décrire un village, mais inventer tout un pays à partir de lui.
LaL’itinéraire consacré à Espriu, élaboré par le Centre de Documentació i Estudi Salvador Espriu, commence à la Casa de la Vila et remonte la Riera jusqu’au quartier du poète : la maison de ses oncles maternels —les gravures françaises de l’une de ces pièces inspirèrent La première histoire d’Esther—, la maison familiale de la rue Bisbe Català, la colline du Mal Temps où il jouait enfant. La fin est inévitable : le cimetière d’Arenys, au sommet du turó de la Pietat, l’un des plus beaux de Catalogne, avec ses panthéons d’indians et ses vues sur la mer. C’est le cœur de Cimetière de Sinera (1946) et également le lieu où le poète est enterré.
Conseil pratique : cet itinéraire peut être combiné avec celui des indians d’Arenys, qui partage plusieurs étapes et explique d’où venait l’argent qui a façonné ce village.
À lire avant de partir : Cimetière de Sinera, La Peau de taureau

Mercè Rodoreda : des jardins au bord de la mer
Où : Romanyà de la Selva (Baix Empordà), dans les Gavarres, à deux pas de la côte.
Rodoreda est avant tout une écrivaine de Barcelone. Mais ses dernières années —et certains de ses livres les plus libres— appartiennent à Romanyà de la Selva, le village des Gavarres où elle eut enfin sa propre maison, « El Senyal », et où elle termina Miroir brisé et écrivit Tant et tant de guerre et Voages et Fleurs. Le paysage de chênes verts, de dolmens et de jardins est présent dans ces livres de manière presque physique.
La mairie de Santa Cristina d’Aro et le Consorci de les Gavarres entretiennent un itinéraire littéraire à travers une douzaine de lieux du village, qui se termine au cimetière de Romanyà, tout près du dolmen de la Cova d’en Daina, où elle est enterrée.
Le lien avec le Maresme existe lui aussi, même s’il est plus indirect et davantage littéraire : la famille maternelle de Rodoreda était originaire de la région, et Le Jardin sur la mer —le roman du vieux jardinier qui observe six étés consécutifs dans la villa d’une riche famille de Barcelone— se déroule dans un village côtier qui n’est jamais nommé mais que la critique a traditionnellement situé dans le Maresme. Parcourir les anciennes maisons de villégiature de la bourgeoisie barcelonaise entre Caldes d’Estrac et Canet revient, d’une certaine manière, à se promener dans le décor de ce livre.
À lire avant de partir : Le Jardin sur la mer, Miroir brisé.

Comment les enchaîner
Du sud au nord, la ligne de la côte les ordonne naturellement : Arenys de Mar (Espriu) → le Maresme des villas de villégiature (Rodoreda lue en filigrane) → Blanes (Bolaño) → Palafrugell et Romanyà (Pla et Rodoreda). Le train de banlieue permet de rejoindre facilement Arenys et Blanes depuis Barcelone ; pour le Baix Empordà, mieux vaut disposer d’une voiture.
Et une recommandation valable pour les quatre : lire avant, pas après. Ces villages n’impressionnent pas forcément au premier regard. Ce qui transforme un cimetière avec vue ou un simple bar de la promenade maritime en quelque chose de mémorable, c’est de les avoir d’abord découverts dans les livres.
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